Discussions à visée philosophique

livre-bergueryJ’ai découvert un livre passionnant: “Philosopher à l’école primaire”, de Jocelyne Berguery. Sa lecture m’a permis de répondre au problème que me posait cette pratique: Comment des interactions entre enfants peuvent-elles devenir philosophiques et dépasser le simple étalage d’opinions ?

Tout en apportant des éléments de réponse concrets, illustrés par des transcriptions de discussions, cette auteure, agrégée en philosophie et formatrice à l’IUFM, aborde une réflexion globale sur les enjeux de la philosophie à l’école. En voici ma synthèse.

  • En quoi consiste une discussion à visée philosophique ?
  • Quand commencer ?
  • Instaurer un cadre et un rituel
  • Comment choisir les questions ?
  • Trois conditions pour garantir la visée philosophique
  • Le rôle de l’enseignant
  • Comment se former ?

En quoi consiste une discussion à visée philosophique ?

Philosopher

“[La philosophie] est selon nous la recherche, par la réflexion, d’une vérité de type rationnel partageable en droit par tous, sur toutes les questions qui interrogent l’homme et ne sont pas passibles d’un traitement scientifique.” J. Berguery, p.226

Philosopher avec des enfants

  1. D’abord, susciter des prises de conscience: découvrir des fausses certitudes (“je ne sais pas ce que je croyais savoir”) en interrogeant ce que l’on considère comme allant de soi.
  1. Puis élucider, par la discussion, des problèmes et des concepts de la vie de l’enfant.

Une intention : le désir de vérité

Recherche d’objectivité
Les enfants prennent de la distance avec leur affect, leur vécu et leurs idées “toutes faites”. Pour cela, ils interrogent les mots et les idées: Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce vrai ou faux ?

Recherche d’universalité
Ils apprennent à penser sous l’angle de l’universel et non plus de la subjectivité.
“On attend ainsi des enfants qu’ils aillent chercher dans leur courte expérience matière à découvrir ces vérités singulières qui néanmoins valent a priori pour tous (…).” p. 141

Un moyen: le dialogue

L’enfant parle pour penser. Il utilise des mots pour penser et, en même temps, réfléchit sur le sens de ces mots. Le langage est à la fois le moyen pour penser et l’objet qui est pensé. Et c’est en confrontant sa pensée à celle des autres que celle-ci va se construire. Il a besoin des autres pour comprendre. (d’où le nom de “discussion” à visée philosophique)

La discussion à visée philosophique n’est pas:

  • l’échange d’opinions s’apparentant à un bavardage
  • la seule et libre expression de vécus et d’affects
  • un débat citoyen dont l’enjeu est d’apprendre à vivre ensemble
  • l’enseignement formel de la philosophie

Pour l’auteure Jocelyne Berguery, la discussion à visée philosophique a un enjeu didactique: l’enseignant a pour objectif d’apprendre aux enfants à penser.

Apprentissages en jeu

  1. Se découvrir comme source de pensée :

    • je suis un être qui pense
    • je suis capable de connaître et de rechercher le vrai
    • je peux tirer le savoir de moi-même et ainsi me connaître
  1. Apprendre à penser :

    • j’apprends à penser ce que je dis
    • je ne sais pas ce que je croyais savoir
    • j’apprends à justifier ce que je dis
    • j’apprends à me dégager progressivement du concret, de l’ici et du maintenant pour généraliser et abstraire
    • je découvre le fonctionnement de ma pensée (explicitation des raisonnements mis en jeu pendant les discussions)

Les discussions à visée philosophique permettent la conquête progressive d’une autonomie de pensée, fondement de la liberté. De ces discussions ne découle pas des certitudes mais une pensée qui s’appuie sur la raison.

rodin-penseur

Ces discussions construisent également un autre rapport au langage (usage réflexif) et au savoir (construire du sens, chercher le vrai, découvrir la complexité du monde, besoin des autres pour comprendre, construire un savoir non figé, ouvert et qui ouvre sur de nouvelles questions).

Quand commencer ?

“Les enfants âgés de 3 ans savent que différentes personnes peuvent vouloir, aimer, et ressentir différentes choses. A l’âge de 4 ou 5 ans, ils savent que les gens peuvent penser des choses différentes. Ils comprennent qu’il arrive parfois que quelqu’un croit quelque chose qui n’est pas vrai, mais, dans ce cas, ce que dit ou fait cette personne est basé sur de fausses croyances.” Janet Wilde Astington, Comment les enfants apprennent à penser

Autour de 5 ans, l’enfant devient conscient de sa pensée et commence à comprendre la notion de point de vue. Il peut alors dialoguer avec les autres pour construire sa pensée, construire du sens ensemble.

Pour que cela fonctionne, il est nécessaire que les enfants se sentent libres de s’exprimer. C’est pourquoi il peut être préférable de commencer quelques mois après la rentrée.

Instaurer un cadre et un rituel

La régularité

  • Une fois par semaine
  • 20 à 30 min au cycle 2 / 30 à 45 min au cycle 3
  • Au même moment chaque semaine
  • Dans le même lieu calme et dépouillé, assis en cercle

La concentration

Commencer par un temps de méditation en pleine conscience (être à l’écoute de ses sens et de sa respiration.) Une bougie est parfois allumé au centre du cercle pour symboliser le temps de discussion et permettre de ramener son attention au centre.

L’écoute

Apprendre à écouter véritablement ce que disent les autres pour construire ensemble. Se sentir autorisé à parler: le respect de sa personne et l’écoute sont indispensables pour parler de façon authentique. Attendre son tour pour parler : un bâton de parole peut circuler de main en main, surtout avec les plus jeunes.

Le silence

Respecter un temps de silence après chaque question de l’enseignant pour permettre une réflexion individuelle. (Au cycle 3, la séance peut commencer par l’écriture de sa réflexion personnelle avant la discussion.)

enfant-ecrire

Michel Tozzi propose différents rôles à tenir par les élèves de cycle 3 pendant la discussion: le président, le reformulateur, le scribe, le synthétiseur, les observateurs, les discutants… Voici ce qu’il en dit en réponse à Jocelyne Berguery pour qui ce n’est pas indispensable: “(…) s’il est vrai qu’un dispositif de discussion démocratique n’assure pas de fait sa philosophicité (olp. 99), qui provient de la mise en œuvre d’exigences de pensée, nous pensons que celui-ci facilite l’expression et l’écoute des élèves, et, dans une pédagogie coopérative, accroît le caractère collectif de la recherche, ainsi que la non monopolisation par le maître de la parole, qui risque sinon de devenir un cours dialogué, et non une interaction entre élèves conduite par le maître…” Source

Comment choisir les questions ?

Pour qu’une question soit porteuse de réflexion philosophique:

  • elle doit soulever un problème philosophique qui interroge un concept, des valeurs, le sens, et qui ne peut pas être résolu par la science ou la technique par exemple.
  • elle doit faire naître d’autres questions qui demeurent après la discussion
  • elle doit permettre une prise de conscience de son ignorance “Il faut avoir cru savoir, avoir méconnu sa propre ignorance pour désirer un savoir véritable.” p212 C’est une question dans laquelle on peut s’engager facilement, dont la réponse semble évidente au départ.
  • elle porte sur des préoccupations propres à la vie de l’enfant car il est nécessaire que les enfants s’intéressent à la question: le langage, le savoir scolaire (nombre, fiction, histoire, image…), l’expérience commune, les conflit de valeurs, les sentiments (amour, amitié…), les questions anthropologiques (grandir, travailler, jouer).

Exemples de questions au Cycle 2

  • Une question commençant par “Qu’est-ce que … ?” pour définir des concepts.
  • Surtout des questions identitaires et existentielles pour faciliter l’implication personnelle
  • Prendre en compte le développement de la pensée de l’enfant : notion de point de vue en construction, rôle de l’affectif, animisme, anthropomorphisme…

Qu’est-ce que grandir ?
Qu’est-ce qu’être un enfant ?
Qu’est-ce qu’une grande personne ?
Qu’est-ce qu’être vivant ?
Qu’est-ce que penser ?
Aimer, qu’est-ce que ça veut dire ?
Qu’est-ce qu’un ami ?
Qu’est-ce qu’exister pour de vrai ?

Exemples de questions au Cycle 3

  • Questions posées sous forme de problème
  • Questions qui concernent la connaissance, la vérité, le nombre, la nature, les fonctions du langage, les valeurs, le principe moral

Comment est-on certain que l’on sait ?
L’homme est-il un animal ?
A quoi ça sert de parler ?
Que veut-on dire quand on dit “Ce n’est pas juste!”?
Qu’est-ce que le bonheur ?

reflechir-ensemble

Trois conditions didactiques pour garantir la visée philosophique

Trois dérives possibles lors d’une discussion :

  • exprimer ses opinions, qui sont souvent des préjugés, dire ce que l’on pense sans penser ce que l’on dit
  • vouloir convaincre, vouloir avoir raison
  • reprendre la pensée du plus grand nombre par conformisme, par peur, par paresse

Pour garantir la visée philosophique des discussions, Michel Tozzi énonce trois conditions:

  1. La Problématisation

Exprimer ses premières idées

Au début de la discussion, il est important de laisser s’exprimer les réactions affectives, le ressenti, les expériences (ne pas redouter l’effet catalogue). Les premiers échanges permettent aux enfants de faire des liens avec leurs propres références, d’aller du particulier au général, et de faire naître des problématiques. Ils servent de vécu commun, en plus des expériences de chacun, pour aborder les enjeux philosophiques. L’enseignant accepte les répétitions qui permettent à chacun d’entrer dans la discussion.

Problématiser

Problématiser, c’est d’abord questionner ce qui semblait aller de soi. Dans un second temps, c’est dégager le problème qu’il y a derrière la question (un problème qui n’a pas de solution immédiate, alors qu’au départ, la question initiale semblait appeler une réponse évidente).

2. L’Argumentation

L’argumentation vise à apporter une réponse fondée sur la raison. Cette réponse est un point de vue, une hypothèse élaborée par un raisonnement: causal, inductif, déductif, par analogie, par l’absurde, a contrario; doute; objection; comparaison des thèses. Il s’agit pour les enfants de justifier leurs affirmations, d’une part, et de réfléchir sur la pertinence des arguments d’autre part.

3. La Conceptualisation

Un concept est une construction de l’esprit qui permet la synthèse des expériences et des données sensorielles. Conceptualiser, c’est définir un concept :

  • en compréhension: par ses propriétés (attributs)
  • et en extension: par les objets (exemples) auxquels ces propriétés s’appliquent.

Les enfants commencent généralement par les exemples. Après les exemples, les énumérations (effet catalogue), l’enseignant les amène à définir les attributs du concept : “Qu’est-ce que c’est que … ?” La discussion progresse vers la catégorisation, vers la généralisation.

La réflexion sert soit à élucider la notion en jeu dans la question, soit à avancer vers la définition d’un concept sous-jacent à la question (lié à la problématisation). On s’interroge sur les mots, on construit un sens partagé des mots.

Progression au fil des âges: Au cycle 2, l’enfant prend conscience des mots, réfléchit sur leur sens. L’explication et l’argumentation sont très étayées par l’enseignant. Au cycle 3, l’enfant prend en compte les avis des autres pour avancer, il justifie ses idées en argumentant. Il apprend à repérer, grâce à l’enseignant, les opérations de la pensée.

Le rôle de l’enseignant

Repérer et accueillir les moments “philos” dans la vie de la classe

  • Autoriser les enfants à formuler des questions propres à leur vie d’enfant.
  • Mise en place d’une boîte à questions (cycle 3)
  • Faire des ponts avec d’autres disciplines: Musique et Arts (le beau ?), Histoire (des questions éthiques), Sciences (vrai/faux ?)

Une écoute active

  • Ne pas sur-interprétater
  • Ne donner pas son avis mais réfléchir à la question au préalable
  • Questionner sur les causes (Pourquoi ?) et les finalités (Pour quoi ?/ A quoi ça sert ?). Une distinction pas toujours évidente pour les jeunes enfants.
  • Faire avancer la discussion par des va-et-vient entre le particulier et général, le concret et l’abstrait
  • Interroger ce qui semble aller de soi
  • Pointer les différences d’opinions qui sont considérées comme problématiques et qu’il faut chercher à dépasser.

Reformuler

Renvoyer aux élèves leurs pensées:

  • reformuler de manière plus objectivée
  • répéter une phrase, une notion
  • interroger “Qu’est-ce que tu veux dire quand tu dis …?”
  • au cycle 3: noter au tableau des mots-clés, des idées, des questions pour aider à suivre le fil

Synthétiser

Cette action permet pendant la discussion de:

  • mesurer le cheminement de la pensée
  • donner sens à une série d’exemples pour pouvoir aller vers la généralisation
  • recentrer l’attention

Une synthèse finale souligne la progression et les découvertes, et ouvre sur une autre question. (Tour de table: “La liberté, c’est…” / Synthèse orale de l’enseignant / Cycle 3: écrire un petit texte collectivement)

Nommer les processus de pensée des élèves

Au fil de la discussion l’enseignant identifie les opérations de la pensée des enfants: interventions identiques, contradictoires, complémentaires, exemple, contre-exemple, description, analyse, comparaison… Il les nomment pour que les enfants apprennent à les repérer et deviennent conscients de leurs processus de pensée.

Option en fin de séance: revenir sur le déroulé de la séance pour réfléchir sur les processus de pensée, sur la façon dont les enfants ont vécu la séance.

Transmettre la culture

Les objets de la culture commune (culture de la classe) relèvent du discutable, du conflit de valeurs. Ils appellent la discussion. Ils peuvent être le point de départ des discussions :

  • fables et contes philos
  • poèmes et albums de jeunesse
  • textes littéraires
  • oeuvres d’art
  • presse

Au cycle 3, l’enseignant peut faire référence à des textes philosophiques pour montrer que d’autres avant (des siècles plus tôt) ont discuté de la même question, ont apporté la même réponse.

Edwige Chirouter propose la lecture de “L’anneau de Gygès” de Platon, au cycle 3. Au cours de la lecture, elle questionne: Que feriez-vous si, pendant toute une journée, vous aviez l’anneau qui rend invisible ? A partir de là, seront discutées les notions de loi, de bien, de mal.

La littérature de jeunesse permet d’aborder des questions complexes. Elle relève de l’imaginaire mais nous dit du vrai. Elle complète l’expérience de chacun.

Des suggestions:

  • Peter Pan qui ne veut pas grandir
  • Le Diable des Rochers, Grégoire Solotareff (CM1)

Une mise en réseau (CM2) :

  • Le peintre et les cygnes sauvages, Claude et Frédéric Clément
  • Le vieux fou de dessin, François Place
  • Comment Wang-Fô fut sauvé, Marguerite Yourcenar
  • La  verluisette, Roberto Piumini
  • La lumière du Mont Fuji, Michelle Nikly

Comment se former ?

“Se mettre à jour”

Pour Jocelyne Berguery, il est nécessaire de revoir au minimum le programme de la classe de terminale, et plus spécifiquement les questions anthropologiques propres à l’âge des enfants.

L’enseignant doit également connaître les distinctions logiques entre: le fait et le droit; le légal, le légitime et l’équitable; le général et l’universel; le particulier et le singulier; la cause et la fin; le possible et le souhaitable; la contrainte et l’obligation; le relatif et l’absolu; le concret et l’abstrait; le réel et le virtuel…

Préparer une discussion

  • Réfléchir aux notions en jeu, imaginer les problématiques possibles
  • Connaître l’interdépendance entre les questions philosophiques (une question débouche sur d’autres questions)
  • Être ouvert aux entrées que prendront les enfants
  • Avoir conscience que l’enjeu n’est pas de tout dire

Voici une proposition de grille de préparation, d’après Jocelyne Berguery:

Oeuvres (fables, albums de jeunesse, contes…)

Questions Propriétés du concept à envisager
Exemples Reformulation des questions Notions connexes
Maximes, formules

Arrière-plan philosophique (références à des philosophes)

Des ouvrages pour préparer un thème:

  • Collection “expliquée à ma fille…” par Roger-Pol Droit (philo, éthique, religions)
  • Les titres suivants de la collection Chouette Penser: La conversation, Regarder le paysage, Quand un animal te regarde, Sommes-nous libres ?, Pourquoi les hommes se disputent-ils à propos de Dieu ?
  • La collection Philozidées de Brenifer (Le grand livre des contraires…)
  • Les coffrets Les Petits Platons (au sujet des philosophes)

Analyser une discussion

Il faut pour cela enregistrer puis transcrire littéralement la discussion (ou prendre en note directement sur un cahier pendant la séance). L’analyse les interventions revient ensuite à faire des liens que l’enseignant n’a pas fait pendant la séance : liens entre les interventions des élèves, liens entre les interventions d’un même élève. Il s’agit également d’analyser les processus de pensée des enfants. Cette analyse “après-coup” aidera l’enseignant à ajuster son guidage lors des prochaines séances.

“(…) on vit comme on pense. On vit petitement si on pense petitement. On vit librement si on pense librement.”  Roger-Pol Droit, cité par J. Berguery

Bibliographie:

  • Philosopher à l’école primaire, de la GS au CM2, Jocelyne Beguery 2012
  • Comment les enfants apprennent à penser théorie de l’esprit: La “théorie de l’esprit” chez l’enfant, Janet Wilde Astington 2007
  • L’apprentissage de l’abstraction, Britt-Mary Barth 2013

Des articles du blog:

3 réflexions au sujet de « Discussions à visée philosophique »

  1. Comme toujours un très bon article très complet.
    Je regrette de ne pas avoir à la fin un « voici ce que vous devez faire maintenant… »

    Ou une première action simple à mettre en place avec mes enfants face à l’Everest d’informations de cet article ! 😉

    Mais si tu pratique la discussions à visée philosophique dans ton école… je signe de suite !

  2. Je viens de lire « philosopher et méditer avec les enfants » de Frédéric Lenoir, que j’ai trouvé bien plus concret et motivant que tous les autres ouvrages que j’avais pu parcourir avant sur ce sujet. Du coup je me suis lancée avec mes élèves, et ils adorent! Pour l’instant nous avons eu 3 ateliers, sur les émotions, l’amitié et la liberté. Je conseille à tout le monde de se lancer, sans trop se prendre la tête…

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