Introduction à l’approche pédagogique de Reggio Emilia

J’ai rencontré aux Etats-Unis une enseignante, travaillant dans un jardin d’enfants, passionnée par la pédagogie de Reggio Emilia. Elle m’a montré ce qu’elle avait créé dans sa classe : tableau éclairée par le dessous, tuyau transparent rempli d’eau pailletée, des créations d’enfants… C’était la première fois que j’entendais parler de cette pédagogie. Depuis, j’ai visité Ecoline en Suisse, une école inspirée de Reggio Emilia, et j’ai glané sur internet quelques ressources (qui se font rares en français) pour mieux comprendre de quoi il s’agit.

Je partage ici quelques éléments qui me semblent être une première introduction à cette approche.

Cet article est accompagné d’une ressource ! La revue « Reggio Emilia, 40 ans de pédagogie alternative » co-éditée par Le Furet et par l’Observatoire de l’Enfant de Bruxelles.
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Comprendre le contexte

La ville de Reggio Emilia compte une trentaine de centres pour jeunes enfants, les uns pour les 0 à 3 ans (nidi), les autres pour les 3 à 6 ans (scuole dell’infanzia).

Les pratiques pédagogiques de la ville de Reggio Emilia sont nées d’un contexte particulier et d’un choix politique et éthique portés par les habitants.

Après la Seconde Guerre Mondiale, les habitants se mettent à reconstruire ce qui a été détruit mais pas seulement. Ils sont convaincus que c’est par l’éducation que l’on évitera de retomber dans le fascisme. C’est pourquoi ils créent, solidairement, une école pour les enfants d’âge préscolaire. A partir de là, des petites écoles autogérées et laïques se multiplient. C’est à partir de 1963 que le réseau d’écoles est géré et soutenu par la municipalité.

« L’école maternelle est comprise comme l’un des moteurs de la transformation sociale la plus complète, précisément parce qu’elle peut rendre les parents et les citoyens conscients du rôle actif qu’ils peuvent jouer dans le changement. » Enzo Catarsi, Professeur de Pédagogie Générale à l’Université de Florence

Loris Malaguzzi (1920-1994) a joué un rôle fondateur dans la réflexion et la mise en oeuvre de l’approche propre aux écoles de la ville.  Ce pédagogue a été le premier directeur des centres municipaux de la petite enfance. Il a nourri sa réflexion de sources variées: Freinet, Freire, Picasso, Morin, Montessori, Piaget, Dewey, Sartre…

Aujourd’hui, la ville accueille de nombreux visiteurs du monde entier qui cherchent à comprendre ce qui fait la réussite de ce réseau d’écoles maternelles et comment ils peuvent s’en inspirer.

« (…) Reggio donne de l’espoir. L’espoir qu’il est possible de penser et agir différemment, de devenir un îlot de résistance et de créer un projet culturel local qui ait le courage de vivre avec l’incertitude et le changement. » Carlina Rinaldi

Carlina Rinaldi est une ancienne directrice pédagogique des centres municipaux de la petite enfance de Reggio Emilia, aujourd’hui consultante pédagogique et professeur à l’université.

Les caractéristiques de la pédagogie à Reggio Emilia

Pour commencer, il est important de noter que ce n’est pas une méthode. On ne peut pas y piocher des outils pour les transposer ailleurs. C’est un processus qui, d’une part, évolue et se renouvelle constamment, et qui, d’autre part, est profondément inscrit dans la culture des habitants. Les écoles et les centres de recherche de la ville sont des lieux de questionnements, de changement et d’innovation.
On peut seulement s’en inspirer pour construire quelque chose de nouveau ailleurs.

Voici les piliers sur lesquels se fonde l’approche éducative.

Une vision positive de l’enfant

Les éducateurs partagent le même optimisme et la même confiance en l’enfant.
Pour eux, l’enfant a en lui des ressources et des potentialités extraordinaires. Il est capable de construire lui-même ses pensées, ses questions et ses tentatives d’y donner réponse. Il observe les objets et les situations et les reconstruit. Il s’exprime à travers différents langages, en créent de nouveaux et cherchent à appréhender les modes d’expressions de ceux qui l’entourent.

« Nous sommes favorables à une image d’un enfant extrêmement disponible, puissamment équipé depuis la naissance, riche de ressources, de capacités et de qualités qui nous poussent à définir autrement la démocratie. Je crois qu’aujourd’hui cela implique de rendre au sujet une importance centrale au sein de la société, valoriser la capacité et la volonté des individus à agir et être reconnus comme des acteurs libres et responsables. » Loris Malaguzzi

Les « cent langages » des enfants

« Les cent langages » est une métaphore propre à l’approche de Reggio Emilia. Elle illustre la conception de la connaissance et de l’apprentissage que partagent les pédagogues.

« Les cent langages » font référence à la diversité des canaux de la connaissance et  à la diversité des parcours d’apprentissage. L’approche mise en oeuvre vise la connaissance qui s’obtient en organisant et en établissant des liens entre les parties.

  • Reconnaître et encourager les sources multiples de la connaissance

Dès la naissance, l’ensemble de nos sens tend à comprendre les relations qui nous relient à notre environnement.

L’enfant possède une multitude de langages qu’ils développe : oral, écrit, logique, visuel, musical, poétique, corporel, du son, de l’odeur, de la lumière, du toucher…

Tous les langages permettent à la fois l’expression de l’enfant et sa compréhension du monde. Aucune discrimination n’est faite entre eux.

  • Créer des connexions

Dans la « vraie vie », les connexions ne sont pas nécessairement données à voir ou à comprendre explicitement par l’environnement. L’enfant doit les fabriquer ou les vivre et ce faisant, apprendre.

Dans les écoles de Reggio Emilia, les objets et les situations sont abordés dans leur contexte, grâce à différents langages et à travers différents points de vue.

L’approche mise en oeuvre vise la connaissance qui s’obtient en organisant et établissant des liens entre les parties et non la transmission d’informations. La connaissance n’est pas cloisonnée dans des disciplines qu’on chercherait ensuite (en vain ?) à connecter.

  • Prendre en compte la complexité des processus de la pensée

Les pratiques pédagogiques de Reggio Emilia relient la raison et l’intuition, la cognition et l’émotion, le corps et l’esprit, la logique et l’imagination.

Les émotions sont considérées comme partie intégrante des processus d’apprentissage et d’éducation. Selon ces pédagogues, la pensée artistique aide à unir les processus logiques et les processus émotionnels, les techniques et les expressions. C’est pourquoi l’art tient une place centrale dans leurs écoles.

L’imagination est au coeur de l’apprentissage. Elle est commune à tous les projets, quel que soit le langage par lequel on y entre: scientifique, logique, artistique…

« Ce qui m’a frappé à Reggio Emilia, c’est l’intensité avec laquelle l’imagination y est cultivée, ce qui renforce le sens du possible chez les enfants. » Jérôme Bruner

  • Le processus d’apprentissage est propre à chacun.

« L’apprentissage n’est pas la transmission d’un corps défini de connaissances, que Malaguzzi appelle la “petite” pédagogie. L’apprentissage est constructif; le sujet construit sa propre connaissance, mais toujours dans une relation démocratique avec les autres et dans un esprit d’ouverture vis-à-vis des points de vue différents, car la connaissance individuelle est toujours partielle et provisoire. Vu sous cet angle, l’apprentissage est un processus de construction, de mise à l’épreuve et de reconstruction de théories, un phénomène qui crée sans cesse de nouvelles connaissances. » Carlina Rinaldi

Le processus d’apprentissage n’est ni linéaire, ni déterminé à l’avance.
En tant qu’éducateur, cela implique une confiance en l’enfant.
C’est aussi accepter l’incertitude comme modèle d’action et de réflexion.

  • L’écoute et les relations

Ce sont deux conditions essentielles des apprentissages.
Les adultes reconnaissent et prennent en compte le besoin d’affection et de sécurité des enfants.

Une communauté éducative qui partagent les mêmes valeurs

La réussite de ce réseau d’écoles tient à la communauté éducative qui le fait vivre et le soutient.

Les écoles de Reggio Emilia se considèrent comme un lieu social et politique. Les acteurs défendent une idée démocratique de la société. La solidarité et la participation sont des valeurs fortes de cette communauté, au sens où on cherche à ce que chacun se sente acteur et responsable des réalités actuelles et futures. Le dialogue est le moyen utilisé pour faire vivre ces valeurs. Dans la construction du projet pédagogique, tous les points de vue sont importants et pertinents du fait des valeurs partagées.

« Relations » est un mot clé dans cette approche: relations entre enfants, parents, enseignants, et avec la ville elle-même.

L’enfant chercheur, l’enseignant chercheur, le parent chercheur

« La recherche est une habitude de l’esprit, une attitude, que l’on peut développer ou négliger. La recherche répond à la curiosité et au doute. Elle construit de nouvelles connaissances, remplace la pensée critique, fait partie de la citoyenneté et de la démocratie. Comme tout à Reggio, la recherche n’est pas une activité solitaire, mais un processus de relations et de dialogue. » Carlina Rinaldi

Les éducateurs cherchent sans cesse à relier la recherche et les théories à l’expérience pratique. Cette culture de la recherche permanente renforce leur curiosité et les pousse à s’ouvrir à des domaines autres que la pédagogie tels que la psychologie, la sociologie, la philosophie, l’art, la science, la littérature et l’architecture.

Ils sont de fins observateurs et cherchent à comprendre les processus en jeu dans les apprentissages. Ils canalisent leur intérêt (et celui des visiteurs) vers les connexions et les processus, plutôt que vers les résultats et les produits du travail des enfants.

A titre d’exemple de leur réflexion:
« Si, au lieu de considérer uniquement le résultat final d’un dessin, nous apprenions à en révéler le processus, nous comprendrions aisément que la partie logique et la partie expressive coexistent, que les deux s’entrelacent et participent à l’invention créative. » Vea Vecchi, responsable d’atelier et Consultante auprès de Reggio Children

Dans la pratique

  • Espaces et matériaux de qualité

Les espaces sont magnifiques et pensés avec des architectes pour être adaptés à l’enfance.

Les matériaux stimulent l’imagination et la créativité. Ils vont provoquer l’activité de l’enfant que l’adulte pourra ensuite accompagner.

  • Un atelier

Un intervenant vient travailler avec les enseignants, dans l’atelier, pour permettre aux enfants de vivre des situations aux connexions multiples.
A Reggio Emilia, ce sont les langages visuels (dessin, sculpture, peinture, ombre et lumières…) qui vont servir d’outils pour bâtir des ponts et des relations entre les expériences et les langages différents. C’est aussi l’occasion d’introduire de nombreux matériels, diverses techniques et de faire travailler simultanément les mains et le cerveau.

  • Projets en groupe, à long terme et aux entrées multiples

Un sujet est souvent abordé de plusieurs points de vue et à l’aide de plusieurs langages car cette approche aboutit à une connaissance plus profonde du sujet examiné.

Un exemple est donné par Vea Vecchi, dans son article « Les multiples racines de la connaissance »:
Un bol en verre, une cruche d’eau, une pile, un miroir et un défi lancé : « Est-il possible de créer un arc-en-ciel à l’aide de ces objets? » Magie, science, esthétique, physique, imagination, hasard et répétitions vont se naître et se côtoyer dans un processus d’apprentissage inconnu à l’avance.

  • Documentation pédagogique

Les enseignants prennent des notes suite à leurs observations, prennent des photos, filment… Toute cette collecte sert ensuite à analyser, discuter, interroger les processus avec les enfants mais aussi entre enseignants pour orienter leurs actions.

De grands panneaux réalisés par les enseignants mettent en valeur les projets et donnent à voir les processus de réalisation. Elle constitue une documentation évolutive sur les stratégies de la pensée enfantine.

Un centre de recherche est intégré au réseau de Reggio Emilia.

  • Intégration au sein de la communauté

Pour faire vivre les valeurs de solidarité et de participation, des espaces sont proposés permettant à chacun de s’investir à sa manière: des échanges informels et formels, des brocantes, des fêtes…

« Travailler avec les enfants, c’est avoir peu de certitudes et de nombreuses incertitudes; ce qui nous sauve, c’est la recherche, le refus de perdre le langage de l’émerveillement qui persiste au contraire dans les yeux et l’esprit des enfants. Il faut avoir le courage de réaliser obstinément des projets et des choix. Telle est la tâche de l’école et de l’éducation. » Loris Malaguzzi

Source principale :
La revue en ligne « Reggio Emilia, 40 ans de pédagogie alternative »
Je vous recommande la lecture de deux articles en particulier:
– Avancer sur des fils de soie, Interview De Loris MALAGUZZI
– Les multiples racines de la connaissance, Vea VECCHI

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Tous vos commentaires pour enrichir, corriger ou étayer cet article sont les bienvenus !!

6 réflexions au sujet de « Introduction à l’approche pédagogique de Reggio Emilia »

  1. belle découverte que ce réseau d’écoles ! Ça mérite d’être approfondi. Merci pour les ressources que je vais étudier.

  2. Bonjour Cécile,
    ça fait du bien de lire ce genre d’articles en ce moment ! Merci pour cette belle découverte. Effectivement, « Reggio donne de l’Espoir » ! Je suis moi aussi persuadée que pour un monde meilleur, on doit tout miser sur l’éducation : avoir sans cesse à l’esprit qu’éduquer des enfants, c’est construire des adultes en devenir.
    J’aime l’idée d’impliquer (enfin) les parents : « L’école maternelle est comprise comme l’un des moteurs de la transformation sociale la plus complète, précisément parce qu’elle peut rendre les parents et les citoyens conscients du rôle actif qu’ils peuvent jouer dans le changement. »
    L’enfant se construit effectivement principalement dans 2 lieux : l’école et la maison.
    Avec l’enfant, le parent se construit aussi !

  3. Je viens de l’étudier dans le cadre de ma reprise d’étude en’L3 sciences de l’éducation et votre retranscription est fidèle à mon cours! J’espère un jour pouvoir le mettre en œuvre si je deviens professeur des écoles !

  4. Il serait judicieux de corriger les coquilles dans la phrase rapportée afin que cet article, fort intéressant et instructif, n’en soit pas quelque peu entaché.
    «L’enfant possèdent une multitude de langages qu’ils développent (sic): oral, écrit, logique, visuel, musical, poétique, corporel, du son, de l’odeur, de la lumière, du toucher…
    Sujet au singulier et verbes au pluriel… Remplacer par «l’enfant possède une… qu’il développe…
    Bravo pour l’article et l’approche pédagogique superbe!

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