Pourquoi je ne vais finalement pas créer d’école

Cet article est pour vous, parents et enseignants, qui suivez mon blog depuis quelques temps, ou bien, qui venez de le découvrir suite au sondage que j’ai diffusé le mois dernier à l’attention des parents de la région niçoise.

Je souhaite partager avec vous les principales raisons de ma décision longuement réfléchie : je ne vais pas créer d’école.

Pourquoi je ne vais finalement pas créer d’école

Un peu de contexte

En septembre 2015, après deux ans à vivre difficilement mon métier d’enseignante, que j’adore pourtant, j’arrête de travailler pour l’Education nationale et je pars voyager avec mon mari. C’est le second long voyage que nous entamons ; et je sais, d’expérience, qu’il me faut donner un but « professionnel » à ce voyage pour donner un sens à mes journées. Je crée alors le blog « L’École de Mes Rêves » ; je visite des écoles alternatives ; et je développe l’idée d’un projet d’école.

Une année de voyage, une année à rêver le projet d’école. Puis en septembre 2016, nous nous installons à Nice. Retour à la réalité. C’est le début des démarches et de la réflexion concrète. C’est aussi le moment de faire face aux interrogations qui me tiraillent depuis le départ.

Une école pour tous ?

Dès le début, je suis contrariée par l’idée de créer une école payante. Et oui, l’Etat ne subventionnant pas les écoles hors contrat, il faut trouver des sources de financement dont, en premier lieu, les frais de scolarité demandés aux familles.

Je découvre alors plusieurs écoles aux projets innovants dont notamment La Ferme des Enfants au Hameau du Buis et L’Ecole du Colibri aux Amanins. Leurs visions, leurs projets pédagogiques et leurs mises en oeuvre donnent de l’espoir, de l’inspiration et des pistes concrètes. (Les frais de scolarité vont de 100 à 250 euros par mois.)

Pendant plusieurs mois, je cherche donc des exemples et des arguments pour me convaincre du bien-fondé de créer une école qui ne soit pas publique.

Je me dis que c’est de ces mouvements marginaux que naîtra le changement dans l’Education nationale. Au vu du nombre croissant de créations d’écoles et de déscolarisation des enfants, on pourrait espérer un profond changement du système. C’est dans ce climat d’effervescence que je nourris mon projet.

Malheureusement, il semble qu’actuellement la seule réaction de l’Etat soit de renforcer le contrôle sur ces initiatives parallèles. En attendant un vrai changement du système, ces expériences alternatives nourrissent la réflexion des enseignants du public qui s’y intéressent.

Je me dis aussi que la pédagogie adoptée permettra l’épanouissement et les apprentissages pour chaque enfant. Si seulement c’était vrai pour tous… Première désillusion: j’apprends que les écoles dont j’admire le projet sont parfois amenées à renvoyer ou à refuser certains enfants. Mais que feraient ces enfants si l’école publique n’existait pas ?

Les écoles alternatives attirent de nombreuses familles dont l’enfant est en souffrance et/ou en échec dans le système traditionnel. Mais ces écoles ne peuvent pas forcément les accueillir. Un conseil que j’ai reçu plusieurs fois, afin d’éviter le “chaos” dans les classes de ma future école, est de limiter à 2 ou 3 le nombre d’enfants « différents ».

Alors, oui, créer une école alternative profiterait au moins aux enfants qui la fréquentent. Et en même temps, je sens bien que cet argument ne me suffit pas. Ma vision est plus globale.

Je crée alors un sondage pour recueillir les avis de parents qui seraient intéressés par le projet d’école. Je reçois presque une centaine de témoignages en l’espace de quelques jours. Au lieu de booster ma motivation à créer l’école, cela contribue à renforcer mon malaise à me situer hors de l’Education nationale. Car j’ai beau avoir un plan concret pour « L’École de Mes Rêves », je sens bien que je vends surtout du rêve à des parents qui veulent une autre école pour leur enfant. Je ne pourrai notamment pas résoudre toutes les difficultés de leurs enfants dont ils témoignent.

Je ne le pourrai pas non plus dans le système. Mais je ferai ma part. Je me sens davantage à ma place dans l’école publique.

Je remarque que j’écris beaucoup « je sens / je me sens ». Malgré une réflexion que je veux rationnelle, il y a une partie importante de ressenti dans cette décision 🙂

Enseigner ou gérer une entreprise ?

En plus des considérations idéologiques que je viens de décrire, des aspects personnels sont venus faire pencher la balance.

La gestion d’une école, aussi petite soit elle, est comparable à celle d’une entreprise. J’ai suivi une formation passionnante, « 5 jours pour entreprendre », à la Chambre de Commerce et d’Industrie; j’ai discuté avec plusieurs créateurs d’école et entrepreneurs; et j’ai ainsi mesuré l’ampleur de la tâche.

L’aventure de créer une école avait beau être enthousiasmante, j’allais m’arracher les cheveux avec la gestion quotidienne ! Trouver les familles qui adhèrent au projet et peuvent payer, régler les factures, rembourser un éventuel emprunt, répondre aux attentes des parents qui payent… Trop d’histoires d’argent, trop de stress à venir. Cela prendrait le pas sur le temps que je voulais consacrer aux enfants et à la pédagogie. La liberté dont je rêvais en créant cette école serait devenue bien relative au vu de ces contraintes.

Un créateur d’école m’a confié: « Au départ, on crée une école pour nos enfants. Mais, au final, on n’a plus de temps pour eux. »

Au cours des derniers mois, j’ai donc entamé une réflexion plus générale sur le mode de vie que je souhaite. En tant qu’enseignante, je passais déjà beaucoup de temps à travailler hors temps scolaire. Je sais pertinemment qu’en créant une école, j’y aurais consacré tout mon temps. Or j’aspire à vivre sereinement et à m’épanouir également dans d’autres sphères que celle du travail.

Ce que ce projet m’a apporté

  • J’ai découvert un monde parallèle en ébullition : celui des écoles alternatives.
  • J’ai découvert des courants pédagogiques : celui de l’école du 3ème type et celui des écoles démocratiques m’ont fait énormément avancer dans ma réflexion.
  • J’ai fait des rencontres incroyables, et suivi des formations passionnantes.
  • En construisant le projet pédagogique de l’École de Mes Rêves, je me suis posé des questions fondamentales : A quoi sert l’école ? Quelles valeurs je veux défendre ? Comment accompagner les enfants qui seront les adultes de demain ? Comment apprend-on ?
  • Je me suis forgé des convictions qui m’aideront, je l’espère, à être cohérente dans mes actions.

La suite de l’aventure

Une année de voyage, avec mon mari, à nous demander où nous allions poser nos valises, et nous voilà de retour en France.

grenouille home

Une année de réflexion qui me ramène à Freinet et à son mouvement qui est celui dont je me sens aujourd’hui la plus proche. Tout un monde à approfondir.

Voici une phrase que j’ai lue dans l’avion de notre retour en août 2016:

« A man travels the world over in search of what he needs and returns home to find it! » – George Moore

« On voyage autour du monde à la recherche de ce dont on a besoin, et on retourne chez soi pour le trouver ! »

J’ai donc décidé de m’engager pour un changement positif dans l’Éducation nationale, en commençant humblement par la pratique adoptée dans ma propre classe. Je pense avoir acquis davantage de confiance et de liberté d’esprit pour oser faire autrement.

En attendant d’obtenir une mutation dans la région niçoise, je continue à apprendre et à écrire sur le blog, je participe à d’autres projets et … je profite de la vie … tout simplement 🙂

La liberté dont je rêvais, finalement, c’est dans la tête qu’elle est d’abord à créer !
Ce n’est donc pas un retour à la case départ, mais la suite du voyage !

 

12 réflexions au sujet de « Pourquoi je ne vais finalement pas créer d’école »

  1. Quel choc !
    Mais… bravo pour le chemin parcouru, et j’imagine que ça ne doit pas être un décision facile à prendre, que celle de faire « machine arrière » !
    Heureusement, ce n’est pas une vraie « machine arrière ». Tu as en réalité bien avancé et tes élèves auront de la chance d’avoir une maîtresse comme toi …passionnée par la pédagogie… et accessible « gratuitement » ! 😉
    J’espère que tu n’arrêteras pas ton blog, et que tu réussiras à faire bouger les choses de l’intérieur !

  2. Bravo pour ta réflexion ! AU TOP!
    Je ne peux que respecter et m’incliner !
    Je reste à penser que ce sont les personnes bien plus que l’école qui aident et aideront nos enfants !
    Reste en accord avec toi même et fonce demain est à toi !! 🙂

  3. Je suis contente de ta décision Cécile! En effet, je partage ton point de vue: le système est à changer de l’intérieur! Vive l’école publique accessible à tous et qui vise la réussite de tous! J’espère que tu continueras à alimenter ton blog de tes riches réflexion qui m’aident beaucoup dans ma pratique! Si tu passes dans le coin, ce sera une immense joie de te revoir et d’échanger!

  4. Bonjour Cécile,

    Tout ceci participe à une réflexion qui sort de France. Ici, en Belgique nous pensons aussi à une école différente. Mais nous avons aussi, aux côtés de l’école « traditionnelle » une structure appelée Ecole de devoirs. A l’initiative des pouvoirs publics ou de particuliers, ces écoles de devoirs sont non seulement un complément aux bancs scolaires mais aussi une opportunité à vivre l’enseignement autrement. A côté de l’aide apportée aux enfants dans leurs travaux scolaires, des ateliers sont organisées de façon ludique, sociale, citoyenne et sociale. Apprendre à apprendre, visites culturelles, sorties, ateliers créatifs, tout y est envisageable. Ces écoles de devoirs se déroulent le soir, en fin de journée mais aussi durant les congés scolaires et certaines d’entre elles ouvrent le samedi. Des partenariats sont possible pour faire baisser les coûts et des subsides culturels accessibles dans certaines conditions.

    C’est peut être une autre approche pour vous ! Ne renoncez pas, nos enfants méritent des personnes passionnées comme vous.

  5. Bonjour Cécile,

    Un grand merci pour ce partage.Belle humilité dans ton renoncement, mais aussi beaucoup de sagesse. Je mène une réflexion également sur la conception d’une école , j’ai suivi la formation avec Colibris et je vais suivre le nouveau MOOC OASIS.
    Je pense (moi aussi) comme toi que je vais laisser cela à d’autres pour la création d’une école car cela demandera beaucoup d’administratif et cela je ne le souhaite pas mais je vais réfléchir à des modules éducatifs à proposer aux école.
    Au plaisir de partager avec toi.

  6. Bonjour Cécile , je te suis depuis quelques mois , et je suis ravie que tu décides d’opérer de l’intérieur , je pense que tu peux mettre plein de choses en place en étant à l’intérieur de cette grosse machine qu’est l’éducation nationale . Malgré de nombreux dis fonctionnements , elle reste néanmoins l’école gratuite ouverte à tous sans exception. Bonne route Christèle

  7. Bonsoir Cécile
    Tu as raison : nous pouvons aider à changer des choses en faisant les petites fourmis à l’intérieur de l’Education Nationale. Ne serait ce que le regard bienveillant et encourageant que l’on peut poser sur chaque enfant, la certitude que chacun est un individu à part entière que l’on peut accompagner dans son évolution même en étant limité par notre carcan administratif. J’ai toujours de belles surprises à un an de ma retraite et j’ai aimé chaque année à exercer ce métier, malgré les galères et les moments de découragement. Ton enthousiasme portera d’autres collègues.
    La réussite de nos écoles publiques tient à notre volonté de changer les choses où nous sommes. Bonne route à toi.

  8. Bonjour Cécile,

    Je partage entièrement ton analyse et je suis contente de savoir que tu retrouves l’envie et l’énergie de continuer à l’intérieur…
    Vive l’école publique, avec ses défauts , ses items et ses élèves de tous milieux.
    C’est un combat que je mène depuis longtemps et je sais que tu va y apporter ton regard, ton analyse et ta parole. Et c’est tant mieux.
    Il faudra juste faire attention à ne pas te laisser rattraper par la pression de ceux-ci ou de ceux-là.
    Et j’espère que nous allons ensemble construire les cartes mentales de référence pour apporter un autre regard sur l’essentiel à tous les niveaux.
    Tu sais que tu ne seras pas seule.
    Bon courage et à bientôt
    Françoise 44

  9. chère Cécile,
    tu fais le choix que j’ai fait (il y a bien longtemps) pour les mêmes raisons. J’étais freinétique (!)
    Je te souhaite plein de gratifications. Tu peux faire un bien formidable à tes futurs élèves, à tes collègues. Pour moi travailler en équipe avec des collègues (j’enseignais dans le secondaire) a été la clé: voilà encore une belle chose à développer dans l’enseignement public
    Et tu vas continuer à grandir !!! (et j’espère à alimenter le blog)
    bonne route!
    Anne

  10. Bonjour Cécile,
    Merci d’avoir écrit cet article pour partager un bout de ton cheminement par rapport à ton rêve de créer une école et ton désir de vraiment accompagner les enfants d’une belle manière.
    En prenant un petit recul pour réfléchir à ton article, j’ai eu quelques idées que je te partage.
    – Au-delà du « contenu pédagogique », quel est le vrai sens de l’éducation pour toi?
    – Comment « l’école » nouvelle peut-elle accompagner les enfants dans la reconnaissance et l’épanouissement de ce qu’ils sont vraiment, de ce pour quoi ils sont incarnés sur la Terre?
    – Quand tu es dans cet espace de douceur et de paix avec toi-même, d’harmonie et de paix intérieure… lorsque les réflexions et raisonnements s’apaisent… lorsque tu respires dans le silence… qu’est-ce qui se présente à toi?

    – Dans cet article à propos de ton rêve, tu parles des pédagogies alternatives que tu as pu découvrir, observer, apprécier… et de ce que tu as appris à leur sujet également au niveau des aspects fonctionnels, des frais de scolarité, de la gestion au quotidien, etc. S’il est possible d’envisager que l’accompagnement puisse être offert par des approches « alternatives », comment tout le reste pourrait aussi évoluer pour être également en harmonie avec ce que ces approches proposent?
    Par exemple, si dans ta passion il y a une nouvelle vision de l’éducation et le mouvement intérieur pour être présente pour accompagner les enfants, tu pourrais y apporter ta contribution dans la coordination du projet « l’école de mes rêves » en harmonie avec cette vision, et collaborer avec d’autres personnes dont la passion serait de s’occuper des aspects fonctionnels, administratifs… et avec d’autres personnes dont la passion serait de trouver des façons nouvelles de rendre ces projets autonomes… etc.
    Les enfants, les parents, les accompagnants, les participants au projet, la communauté… pourraient collaborer à la réalisation saine et joyeuse de ce projet.
    Sébastien et son réseau pourraient par exemple imaginer une façon douce et sage de créer une fondation pour parrainer ce projet, dans une approche en harmonie avec la vision de l’école… la mettant ainsi en concret dans l’application!
    etc. Il pourrait y avoir tellement de nouvelles façons.

    J’avais eu ces quelques réflexions suite à la lecture de ton article et j’ai eu le goût de te les partager, même si j’ai bien lu dans ton article, les raisons et cheminement qui t’ont amenée à vouloir apporter ta contribution dans le réseau de « l’éducation nationale » pour l’instant.

    Bonne journée Cécile et merci de partager ce que tu apprends dans ton parcours qui peut inspirer d’autres personnes.

    Lucie Marcotte

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