« Ti Poucet », l’histoire d’un enfant résilient

Ti Poucet, Stéphane Servant et Ilya Green, Rue du Monde 2009

Laissez-vous emporter par mon enthousiasme à vous partager une découverte littéraire incroyable !

Ti Poucet est un album jeunesse bouleversant. Un livre qui chamboule, fait réagir, interpelle. On reste tout chose après sa lecture, le temps de digérer ce qu’on vient de vivre. Et ça, c’est vraiment le plaisir de lire !

Stéphane Servant s’est inspiré du célèbre conte du Petit Poucet pour en faire un récit initiatique, où il est question de quête d’un autre rapport à son passé et de résilience.

Les amateurs de “dév perso” se régaleront 😉

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L’écriture est poignante et poétique. Quant aux illustrations, elles sont tout simplement magnifiques !

Alors, avant d’aller plus loin, si votre curiosité vous titille, courrez l’emprunter ou l’acheter, et lisez-le avant de poursuivre l’article 🙂

Un conte moderne ou Comment un enfant abandonné réussit à grandir

L’histoire

Ti Poucet est un jeune garçon qui vit seul dans la rue. Il erre avec trois cailloux dans sa poche. Jusqu’au jour où les adultes choisissent de donner Ti Poucet à l’ogre venu réclamer un enfant. Le garçon s’échappe des doigts de l’ogre. S’ensuit alors une course-poursuite dans la forêt. Après s’être délesté de ses cailloux, métaphores de ses lourds bagages du passé, Ti Poucet est libéré de l’ogre et se construit une vie de famille paisible.

Alors ? Quelles émotions a suscité en vous la lecture de ce magnifique album ?

Peut-être avez-vous été révolté(e) par l’abandon et l’exclusion ?

Peut-être avez-vous été apaisé(e) par les bercements d’une maman ?
“…c’était bien agréable d’avoir une maman quand on a tant couru.”

Ou rassuré(e) par le soutien d’un papa ?
“…c’était bien agréable d’avoir un papa quand on est perdu dans la nuit.”

Peut-être avez-vous été bouleversé(e) par la peur et le désespoir de Ti Poucet ?
“Ils ont couru jusqu’à ce qu’il fasse clair et que Ti Poucet ait envie de s’endormir pour toujours.”

Et enfin soulagé(e) quand tout se termine bien ?

“La figure de l’enfant abandonné avec ses peurs est au cœur de Ti Poucet.”

Stéphane servant

Le texte et les illustrations mettent l’accent sur l’état intérieur de l’enfant, ce qu’il vit et ressent. On se situe du point de vue de l’enfant : c’est son chemin intérieur que l’on suit.

Ce qu’en dit l’auteur :

« Ce conte est l’histoire d’un enfant abandonné qui veut retrouver ses parents. Mais… et s’il décidait de ne pas rentrer chez lui ? La colère de l’enfant chez Perrault, si je me souviens bien, n’est jamais abordée. Il y a un total refoulement de ce qu’aurait pu dire le Petit Poucet à ses parents. Mais peut-on vraiment grandir avec ce non-dit ? » « C’est le personnage du Petit Poucet qui m’a inspiré, et non l’histoire en entier. La figure de l’enfant abandonné avec ses peurs est au cœur de Ti Poucet. » Stéphane Servant

Ce récit initiatique nous donne à voir la transformation d’un petit garçon abandonné en un père de famille vivant en paix, “tout simplement”.

Un conte moderne

Le récit suit le schéma classique du conte, avec une fin heureuse et un avertissement comme un clin d’oeil aux morales des contes de Charles Perrault (auteur du Petit Poucet).

Les références au conte du Petit Poucet sont présentes au début de l’histoire, pour présenter Ti Poucet : les parents méchants, la fratrie, les miettes de pain, les cailloux, puis l’ogre et la forêt.

L’ogre devient l’élément déclencheur du récit. A partir de là, le récit se détache encore davantage du conte original. Les cailloux montrent non pas le chemin de retour vers la maison – Ti Poucet n’a pas envie de retrouver sa famille, il a même mangé les miettes de pain – , mais le chemin pour grandir en s’émancipant de son passé.

L’histoire se passe en ville et est contemporaine à notre époque. Ce qui la rend accessible aux enfants d’aujourd’hui et facilite l’identification.

Ti Poucet, comme Petit Poucet, refuse son sort

Contrairement au Petit Poucet, Ti Poucet ne veut pas retrouver sa famille. Pourtant, ces deux personnages ont en commun d’agir. Agir pour ne pas subir un destin qu’ils refusent.

Le Petit Poucet

Ne pouvant plus nourrir leurs enfants, des parents, sans le sou, décident de les abandonner dans la forêt. Le plus jeune, Petit Poucet, qui entend le projet de ses parents, met tout en oeuvre pour sauver ses sept frères et lui-même. Quand leur père les mène en forêt, le cadet sème des petits cailloux pour retrouver le chemin vers leur maison. Lorsque les parents renouvellent leur projet, cette fois, Petit Poucet sème des miettes de pain mais elles seront mangées par les oiseaux. Perdus dans la forêt, les enfants trouvent refuge dans la maison de l’ogre. Petit Poucet fera preuve de ruse et de détermination pour leur éviter d’être dévorés et pouvoir s’échapper.

Ti Poucet

On découvre un enfant, au visage renfrogné, qui nous touche profondément. Il apparaît comme fragile et seul contre tous. “Parce que Ti poucet n’avait rien ni personne, à part ses trois cailloux au fond de la poche. Mais ça lui suffisait.” Le début de l’histoire est bien sombre. Les visages des adultes expriment colère, rejet, mépris, angoisse. Ceux des enfants témoignent de la peur et de l’incompréhension. Seule une petite fille semble voir Ti Poucet différemment. On devine, à la fin, que c’est avec elle qu’il a choisi de vivre et construire sa famille.

“Mais ça lui suffisait.”
Cette phrase laisse penser que Ti Poucet s’est résigné.
Pourtant, il va prendre son destin en main. Quand il est livré à l’ogre, il s’échappe et court, court, court jusqu’à l’épuisement. En réalité, il ne fuit pas. Il fait face à ses démons.
Cette transition est accentuée pour le contraste des couleurs. Elle sont douces et claires au début. Puis au moment de la rupture, un mélange de couleurs sombres et vives traduit l’intensité de ce que vit Ti Poucet.

L’ogre : Faire face à ses démons

“Le visage de poupon colle parfaitement à ce qui n’est pas dit dans le texte. […] Pour moi, l’ogre est en fait le démon intérieur du Petit Poucet, il représente l’enfant contrarié, l’enfant et son ressentiment. Cela n’est jamais écrit, mais ce sont les images d’Ilya qui peuvent le révéler.” Stéphane Servant

Pour échapper à l’ogre, Ti Poucet jette un à un ses cailloux qui pèsent de plus en plus lourds et le ralentissent. S’il veut s’en sortir, il n’a pas d’autre choix que de s’en débarrasser.

Après avoir jeté ses trois cailloux, l’ogre disparaît. On n’en parle plus, on ne le voit plus. On ne sait pas ce qu’il est devenu. Du moins, si on en reste à une lecture première où l’ogre est un ogre. Par contre, quand on comprend que l’ogre représente en fait ce que Ti Poucet a gardé de son passé douloureux, sa disparition sans explication prend sens.

La résilience ou comment transformer les cailloux

Les cailloux que portent Ti Poucet sont tour à tour des rochers, des collines, des montagnes. Ils pèsent trop lourds pour continuer ainsi. Il est au pied du mur : pour vivre – survivre à l’ogre -, il doit y faire face.

Ti Poucet transforme chaque caillou en une image qui lui donne de la force, du courage pour avancer. Il berce l’enfant blessé qu’il est/ qu’il était. Devenu adulte, il vivra paisiblement, avec sa femme et son enfant.

Ti Poucet, c’est l’histoire d’un enfant résilient qui rebondit face aux difficultés de sa vie.

Des allumettes ou des cailloux ?

Ces trois cailloux qui, une fois jetés, deviennent des images réconfortantes, m’ont rappelé les allumettes du célèbre conte “La petite fille aux allumettes”. Cette magie des cailloux et des allumettes montrent de façon métaphorique le pouvoir de notre mental.

En revanche, les issues de ces histoires sont très différentes. A l’inverse de Ti Poucet, la petite fille se laissera mourir, emportée par l’image réconforte de sa grand-mère.

La morale sous forme de mise en abyme

A la fin de l’histoire, quand l’enfant de Ti Poucet lit le même livre que nous, l’auteur nous interpelle :

“Et l’Ogre ? L’Ogre qui poursuivait Ti Poucet ? Tout le monde vous le dira : les ogres, ça n’existe que dans les contes. Alors quand vous ouvrez un livre, pensez à bien le refermer !”

On aurait pu trouver un indice de cet ogre pas comme les autres (ou comme les autres?) plus tôt dans l’histoire avec cette phrase : “ l’Ogre, celui des contes de fée, est sorti de la forêt.” Paradoxalement, cela crée une mise à distance : s’il vient des contes de fée, c’est que nous ne sommes en fait pas dans un conte ?

Si l’ogre est en fait notre enfant intérieur blessé, est-ce que l’auteur veut dire qu’en lisant un livre, on prend parfois le risque de se frotter, de se piquer à nos propres démons ?
Ouf, avec un livre, on peut garder le contrôle en choisissant de s’y plonger, de seulement l’entrouvrir ou bien de le laisser fermé.

Il est apaisant d’avoir une fin heureuse après un récit aussi poignant.

Une bataille avec soi-même pour grandir: un thème récurrent de l’auteur

“je conçois la nature comme un miroir face auquel mes personnages ne peuvent pas tricher. Elle révèle leur violence, leurs désirs et leurs peurs. Tout ce qui se cache au plus profond d’eux est mis en lumière dans ce rapport-là. Ainsi, mes personnages bataillent souvent avec les espaces sauvages, non domestiqués. Ils s’y égarent, ils tentent d’y survivre, ils s’y réfugient. Mais c’est en fait avec eux-mêmes qu’ils luttent. Avec leur propre nature. C’est une mise à nu.” Stéphane Servant

L’extrait de cet entretien est une invitation à lire ses autres oeuvres.
Et les romans d’ados ne sont pas que pour les ados !
Soyons curieux 🙂

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4 réflexions sur « « Ti Poucet », l’histoire d’un enfant résilient »

  1. Histoire magnifique. C’est comme la loi Darwinienne. La vie ne résume qu’à une adaptation. Que notre environnement nous facilite cette adaptation !

  2. Des pas… des petits, des grands et l’enfant en nous avance, se heurte aux adultes, à leur vision, se construit sa propre vision et la confronte… Où apprenons-nous tout cela ? Comment l’apprendre sans se cabosser de trop et comprendre que l’on peut être soi-même dans ce monde de l’uniformité ?
    Jouer ? Si la vision que l’on garde de la vie est un jeu ???
    http://unmondequijoue.simplesite.com/

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