L’éducation dans la nature : une pratique à (re)découvrir

arrosoir

Lorsque j’avais des élèves de maternelle, je les emmenais régulièrement en promenade dans la nature, atour de l’école. C’était toujours un plaisir pour eux ! Une aventure à vivre. Ils jouaient, ils s’amusaient, ils détournaient des éléments de la nature, ils couraient et grimpaient sur les talus, ils ramassaient des fleurs, dénichaient des gendarmes…

De mon côté, je me questionnais. Difficile, pendant la promenade même, de s’adresser à tous, de leur répondre, de susciter chez tous des observations, des questionnements. J’alternais les moments plus magistraux pendant lesquels je leur demandais d’être attentifs à quelque chose de spécifique, je mettais en mot des observations… et des moments de vagabondage parmi les herbes hautes, d’escalade et de glissade, de jeu libre…
J’étais partagée entre mon objectif d’assurer leurs apprentissages disciplinaires et leur envie de jouer et d’explorer dans la nature.

Je me demandais souvent : « Mais qu’apprennent-ils vraiment ? » J’utilisais les moments de langage qui précèdent et suivent la promenade pour noter ce que les élèves en disaient, pour savoir ce qu’ils en retiraient. Cependant, je ne savais pas comment réagir face à mes élèves si passionnés et enthousiastes, mais si peu attentifs…

Et si c’était à refaire ? Je le referai et même plus encore ! En effet, j’ai découvert récemment le blog éveil et nature. C’est une enseignante passionnée de nature, qui y partage ses réflexions et ses conseils, pour inviter les parents à éduquer leurs enfants dans la nature. Grâce à plusieurs de ses articles, j’ai découvert un monde que je ne connaissais pas jusqu’alors : l’éducation nature, dans la nature, par la nature.

Cette découverte m’a apporté des réponses à mes interrogations et j’aimerais partager avec vous cette pratique éducative, à travers cette double question :

Comment et pourquoi faire classe dehors, dans la nature ?

Faire l’école dehors

Des expériences inspirantes

Il existe de nombreuses « écoles du dehors », des écoliers qui vont à l’école dehors, dans la nature, en forêt. On les trouve surtout dans les pays Scandinaves, au Danemark, en Allemagne et en Suisse.
Au départ nées d’un manque de place dans les écoles scandinaves, elles se sont répandues, du fait des bienfaits constatés dans le développement des enfants et de leurs apprentissages. C’est devenu une pédagogique par la nature, à part entière.

En France, quelques enseignants se lancent. C’est le cas de Crystèle Ferjou, enseignante en maternelle, qui partage son incroyable expérience sur la toile (cf. Bibliographie). Depuis plusieurs années, elle emmène ses élèves passer toute une matinée dans un jardin.

Voici le lien pour visionner le documentaire de cette pratique pédagogique, réalisé par Pierre-Yves Le Dû.

Il était un jardin from Asso des Amis de l’IFFCAM on Vimeo.

Quelques principes

Un cadre rassurant :

– des repères dans l’organisation temporelle de la matinée : un chant de départ, un regroupement autour d’une nappe pour goûter, pour faire naître des projets, un regroupement après pour raconter…

– des repères dans l’espace: un espace suffisamment grand et varié (jardin, parc, bois, plage…) mais délimité, un endroit où on retourne régulièrement

– un minimum de confort : des toilettes sèches, une bâche, un feu, un abri, des couvertures…

– des adultes qui veillent (de loin de préférence) à la sécurité et à la sérénité

Trois conditions à respecter

– la régularité : tous les « jeudis » matins, quelque soit le temps

– la durée : toute une matinée

– la liberté : jeu libre et une activité proposée mais non imposée

En respectant ces conditions, on permet aux élèves de se construire à leur rythme.
Le jeu libre est essentiel car il va permettre aux enfants d’explorer la nature, d’organiser de vrais jeux qui répondent à leurs besoins : courir, grimper, sauter, observer… Ils vont inventer, réfléchir, regarder ce qu’il y a autour d’eux.

Le rôle des adultes

Offrir une matinée de jeu libre en pleine nature, c’est, pour l’enseignant, accepter de changer de posture. Cela demande de lâcher prise et de faire confiance aux enfants.

Il est aussi nécessaire de prendre le temps de présenter le projet aux parents, pour qui aller dehors peut être perçu comme une perte de temps. Avant, pendant et à la fin du projet, il s’agira de donner à voir tout ce qui se passe dans le jardin.

Une des objections des enseignants, relevées dans le magasine Symbioses (cf. Bibliographie), est la suivante : « Je n’y connais rien »
Si cela ne m’a pas empêché d’organiser des promenades, j’avoue m’être reconnue dans cette objection. A celle-ci, trois réponses : faire appel à un organisme extérieur, se former, lâcher prise !

« D’autant que les sorties en nature n’impliquent pas nécessairement une activité basée sur une transmission de savoirs, sur un apport formel de connaissances… Il y a la découverte par les sens, ainsi que le jeu libre. Celui-ci revêt en lui-même une importance capitale. L’adulte pourra ensuite utiliser ce terreau pour « accompagner » ou « formaliser » certains apprentissages. » Extrait du magasine Symbioses

Dans son témoignage, Crystèle Ferjou pointe du doigt trois attitudes à éviter en temps d’accompagnateur :

« Au jardin, il n’y a pas d’interdits, tout est permis tant que la sécurité de l’enfant est garantie. J’explique aussi les trois erreurs à éviter vis-à-vis de l’enfant en situation de jeu : la surprotection qui consiste à se substituer à l’enfant pour l’aider ; la tendance instructive permanente qui conduit l’adulte à intervenir fréquemment dans les activités de l’élève ; le laxisme qui confond autonomie et laisser-faire. »

C’est par l’expérience que la posture de l’enseignant s’affine et s’ajuste pour devenir de plus en plus pertinente.

Des livres ressources

Voici des références de livres qui me semblent pouvoir être une aide à la mise en place d’un projet dans la nature. Ils sont dans ma liste de livres à lire !

Des livres pour préparer le projet et les sorties

les-enfants-des-boisLes enfants des bois
Sarah Wauquiez est pédagogue par la nature en Suisse. Dans ce livre, elle propose des réflexions et des pistes très concrètes pour mettre en œuvre des sorties régulières, dans la nature, avec des enfants de 3 à 7 ans : Comment animer un groupe ? Comment se déroule une journée ? Comment convaincre les parents et l’institution ? Que peut-on faire dans la nature ?…

pistes-decouvrir-naturePistes pour découvrir la nature avec les enfants
Louis Espinassous partage ici de nombreuses idées pour accompagner les découvertes des enfants : randonner, cuisiner dehors, construire une cabane, fabriquer un sifflet, bâtir un feu…

 

Des livres pour les enfants à apporter lors d’une matinée dans la nature
Suggestions de Louis Espinassous

La collection COPAIN guide l’enfant dans l’observation et l’identification des espèces végétales et animales.

copain-la-nature copain-des-boiscopain-petites-betes

La collection ACCRO NATURE donne des idées de jeux et de créations avec les éléments naturels.

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La collection MA BOITE A TRESOR propose des livres-coffrets. On y trouve différents supports sur un même thème : histoire, documentaire, poster, guide à emporter lors de la sortie, jeu de mémory…

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Pourquoi faire l’école dehors ?

Besoin de nature

Lorsque j’ai lu le titre du livre de Louis Espinassous, je me suis dit : il est pour moi !
Besoin de nature…

besoin-de-nature
C’est exactement ce que je ressens en ce moment. A force de vadrouiller de ville en ville, je rêve d’une chose : la nature ! Ne serait-ce qu’un bain de soleil, une promenade dans le calme d’un bois, un tour de vélo le long d’un ruisseau…
J’avais l’impression que c’était seulement une lubie, une envie personnelle, mais à la lecture de ce livre, je me suis rendue compte que c’était en fait un réel besoin que réclame mon corps et mon esprit.

Louis Espinassous nous fait part de ses réflexions sur ce sujet.
Au fil des années, sa vision a évolué. Il ne considère plus seulement la nature comme un lieu d’éducation privilégié, irremplaçable, il va plus loin : c’est un besoin vital pour tous !

Il base sa réflexion sur les recherches de Richard Louv qui a mis à jour « le syndrome du manque de nature ». Rester enfermé à l’intérieur, assis, contraint sur une chaise, souvent sur-stimulé par les nombreux écrans… tout cela a des impacts négatifs sur le bien-être des enfants comme sur celui des adultes. Notre environnement est devenu « tellement humain qu’il en devient inhumain ».

D’après différentes recherches, le manque de lien avec la nature serait source de différents troubles : difficulté de concentration et d’attention, hyperactivité, impulsions et comportements agressifs, obésité, dépression, difficultés d’apprentissage et de mémorisation…

Le déficit de contact avec la nature n’explique pas à lui seul tous ces problèmes mais il y contribue. A l’inverse, le contact de la nature joue un rôle thérapeutique non négligeable dans bien des situations, pour les adultes comme pour les enfants.

La nature calme, apaise, stimule agréablement, sans nous sur-stimuler.
Permettre aux enfants de jouer dehors tous les jours est essentiel pour leur santé physique et mentale. Cela permet d’évacuer la pression, de libérer leur énergie. L’attention n’est plus soutenue, ni crispée mais plutôt diffuse, ce qui apaise et ressource.

« Parents, éducateurs, animateurs, enseignants : sortez-les, faites-les bouger, marcher, courir, grimper, construire, rire, ils apprendront mieux, ils souffriront moins, ils aimeront plus la vie et les autres. »
Louis Espinassous

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Apprendre avec toute sa personne

Si le besoin de nature est peu connu (et reconnu), le besoin de mouvement de l’enfant est reconnu et considéré comme indispensable.

De plus, le corps et les sens sont des instruments de découverte et de compréhension du monde.
On comprend et on apprend avec notre corps en mouvement (nos gestes, nos déplacements, nos sens). Par le passé, on considérait que le corps et l’esprit étaient séparés, et qu’à l’intérieur même du cerveau, chaque aire, ayant une fonction spécifique, était indépendante des autres. Aujourd’hui, les recherches nous apprennent qu’il n’en est rien : le corps et le cerveau interagissent, et au sein du cerveau, de nombreuses connexions et circuits se créent entre chaque aire.
Apprendre, c’est faire des liens !

Le développement physique et le développement cognitif sont liés. Contraindre un enfant à rester assis et immobile risque de limiter son développement physique, certes, mais également cognitif. C’est aussi imposer au cerveau de fonctionner et agir seul, ce qui est source de tension, de fatigue et parfois de stress.

« […] on peut apprendre avec sa tête, on ne peut pas comprendre sans tout son être psychocorporel. »
Louis Espinassous

De plus, l’omniprésence des écrans empêche les enfants d’appréhender le monde avec leur corps et leurs sens. Leur conscience limitée de l’espace est un exemple de conséquences possibles. En utilisant leur tête uniquement, ils n’ont pas suffisamment de prise sur ce qui les entoure. « Seuls l’ancrage et l’enracinement dans le réel et le dehors permettront à nos enfants de s’envoler sans risque majeur sur les ailes du virtuel. »

Faire classe dehors et dans la nature permet de répondre :
– au besoin de mouvement
– au besoin de nature
– à la nécessité d’apprendre avec son corps et ses sens

C’est un moyen privilégié de permettre aux enfants de s’exprimer, vivre, grandir en même temps dans leur corps, leurs sens, leur intelligence cognitive et émotionnelle.

« Arrêtons d’enfermer et d’entraver les enfants dans leur corps et dans leur sens, libérons-les: mettons-les dehors, dans la nature, le plus souvent possible. » L. E.

Apprentissage de l’autonomie

Laisser jouer les élèves librement dans la nature, c’est leur permettre de faire l’expérience de l’autonomie.

Ils se confrontent au réel et à sa complexité.
Ils découvrent leur liberté, dans un cadre de contraintes objectives : celles de la nature.
Ils sont libérés des contraintes physiques et intellectuelles, hors de consignes et d’un groupe dense.
Dans un espace vaste et hétérogène, ils ne sont pas les uns sur les autres. L’enfant peut choisir d’être seul ou bien de faire à côté ou avec d’autres. Il prend aussi de la distance par rapport à l’adulte.

« Le plus grand service que l’on puisse rendre à un enfant dès son plus jeune âge, c’est de lui faire comprendre qu’il peut résoudre seul un grand nombre de difficultés et que s’il a besoin d’aide il y aura toujours quelqu’un qui l’aime et qui l’accueillera avec plaisir, pour l’aider, mais pas pour faire à sa place !

Ce qui signifie aussi qu’on lui parlera très tôt, non pas constamment de lui, mais de ce qui l’entoure, et que donc son importance et sa place seront définies très tôt comme relevant d’un ensemble élargi, qui du coup prendra sens pour lui et lui donnera très tôt l’envie de regarder autour de lui, d’expérimenter et de chercher à comprendre comment tout cela se passe et fonctionne. » Françoise Diuzet

De la curiosité à la créativité

D’après Crystèle Ferjou, passer une matinée par semaine en pleine nature suscite de nombreux apprentissages.

En voici les principaux :
– éveiller et cultiver la curiosité
– développer la motricité fine et globale
– développer le langage
– découvrir le monde de la matière, du vivant (avec des thèmes forts comme la mort), le temps qui passe, les saisons et ses transformations
– le devenir élève et le vivre ensemble : s’entraider, persévérer, développer le sens de l’effort, se socialiser
– la créativité, l’imaginaire : inventer des jeux, fabriquer des objets, mener des projets et trouver des solutions aux obstacles rencontrés

chenille

Prendre soin de l’environnement

Louis Espinassous explique que l’éducation nature est devenue éducation à l’environnement puis éducation au développement durable.

Cette évolution nous a conduit loin d’un rapport à la nature direct et constructif de l’enfance.

En faisant vivre des expériences intenses dans la nature, en créant de beaux souvenirs d’enfance, les éducateurs nature font le pari que les enfants, devenus adultes, auront envie de préserver l’environnement.

« Pour comprendre notre attachement au monde, il faut ajouter à chaque archétype une enfance, notre enfance. Nous ne pourrons pas aimer l’eau, aimer le feu, aimer l’arbre sans y mettre un amour, une amitié qui remonte à notre enfance. Nous les aimons d’enfance. » Gaston Bachelard, dans Poétique de rêverie, cité par Louis Espinassous

Bibliographie

Pour approfondir le sujet :

  • Le blog éveil et nature : Emilie Lagoeyte, enseignante et animatrice nature, donne des conseils aux parents pour partager des moments avec ses enfants dans la nature.

J’ai découvert ce blog grâce à l’article suivant:
http://eveil-et-nature.com/ils-vont-a-lecole-dans-la-nature-quapprennent-t-ils/

  • Le site Réseau Ecole et Nature défend l’intérêt éducatif et la nécessité des sorties nature. Leur slogan : l’éducation à l’environnement pour comprendre le monde, agir et vivre ensemble.

Une de leurs publications : Le syndrome du manque de nature, du besoin vital de la nature à la prescription de sorties 

Vous y trouverez notamment un extrait du livre « Besoin de nature » de Louis Espinassous, la réponse aux objections qui empêchent de sortir avec les élèves, le témoignage de Crystèle Ferjou et d’autres expériences, une bibliographie pour adultes et enfants.

  • Besoin de nature: santé physique et psychique, Louis Espinassous

L’auteur partage, dans ce livre, ses réflexions d’après ses nombreuses et diverses expériences. Il revendique un accès à la nature, pour tous et à tout âge,  et donne des pistes en matière de santé, politique et éducation.

Françoise Diuzet, membre de l’ICEM, nous offre un texte qui interroge et fait réfléchir sur ce sujet crucial de l’autonomie.

 

 

7 réflexions au sujet de « L’éducation dans la nature : une pratique à (re)découvrir »

  1. Moi, mon rêve, ce serait… que tous les enseignants ou presque se posent comme toi des questions sur leur pratique…
    Si en plus ils y apportaient tes réponses… alors là, c’est le monde qui change!

    Longue vie à l’école de tes rêves!!
    Emilie

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