Apprendre de façon naturelle avec la Pédagogie Freinet

Apprendre à écrire

Depuis le début de ma carrière, la pédagogie Freinet m’intrigue et me fascine aussi bien à travers les valeurs défendues que les démarches mises en œuvre.

Jusque là, j’ai mis en place des outils, observé des classes et des pratiques, assisté à des salons, échangé avec des enseignants « Freinet », mais sans jamais oser me lancer vraiment. Il me manquait la compréhension fine du « pourquoi ». Et il me manquait le lâcher prise ! (J’en parle plus loin.)

Cette pédagogie est malheureusement peu connue du grand public et quand on m’interrogeait sur ce sujet, ma réponse était toujours un peu confuse.
Suite à deux jours passés dans une école Freinet, l’école Ange Guépin à Nantes, j’ai décidé de me lancer dans la rédaction de cet article pour présenter la Méthode Naturelle qui caractérise la pédagogie Freinet. Je parlerai également de « l’École du Troisième Type », une conception de l’école enthousiasmante et prometteuse !

Célestin Freinet, un pédagogue engagé

Célestin Freinet (1896 – 1966), instituteur dans les Alpes-Maritimes, œuvre au long de sa carrière pour une pédagogie émancipatrice, contre l’école traditionnelle dont l’enseignement asservit les élèves, futurs citoyens.
Il espère qu’en éduquant les enfants différemment, la société changera.

Trois faits marquants de sa vie peuvent aider à comprendre son engagement:

  • Lors de la Première Guerre Mondiale, il se retrouve enrôlé dans l’armée. Il s’engage alors contre la guerre et l’endoctrinement.
  • En revenant de la guerre, il est invalide. Sa santé et son souffle fragile l’amènent à adopter une alternative aux leçons magistrales, trop épuisantes pour sa constitution. Il rend donc les élèves autonomes et acteurs dans leurs apprentissages.
  • Ses réflexions dans une période de réflexion pédagogique intense, celle du mouvement de l’éducation nouvelle, qui lui permet de lire, de côtoyer ou d’échanger avec Decroly, Montessori, Ferrière…

Célestin Freinet œuvre pour la démocratisation de l’école et le développement d’une pensée libre et critique dans l’espoir d’éviter de nouvelles atrocités. Il souhaite placer l’éducation au service d’un idéal de laïcité, d’égalité, de liberté et de démocratie.

La Méthode Naturelle d’apprentissage

Dans l’enseignement traditionnel, l’apprentissage repose sur une progression et un processus définis a priori par l’enseignant : l’adulte décide, organise et impose un même chemin pour tous. L’élève subit, suit, obéit.

Or lorsque Freinet parle de « Méthode Naturelle », il fait référence à la méthode de l’enfant, un chemin qui lui est propre et qui ne peut donc pas être déterminé a priori par l’adulte.

Pour Jean-Michel Mansillon, membre de l’ICEM : « S’il s’agit par exemple d’apprendre à lire, pour l’un ce sera en passant par des moments collectifs de recherche sur des textes ; pour l’autre ce sera seul, en s’appuyant sur sa propre écriture, ses propres lectures, l’observation… ; pour un autre ce sera dans la confrontation avec une imprimerie, un clavier, un livre, un manuel ; pour un autre dans une relation avec un pair ou avec l’enseignant (peu importe alors la « méthode », c’est la relation et le désir qui comptent ici)… Les chemins sont innombrables et souvent imprévisibles et invisibles ; comme ils peuvent être multiples. Il en va de même pour tous les domaines. »

A l’instar des apprentissages qu’il réalise dans sa vie d’enfant hors de l’école, la Méthode Naturelle rend l’élève acteur de ses apprentissages, il apprend à être autonome et à faire preuve d’initiative. Il s’investit pleinement dans un apprentissage qui a du sens, qui part de sa volonté et qu’il conquiert par tâtonnement.

La Méthode Naturelle repose sur cinq principes fondateurs :

L’expression libre : point de départ des apprentissages

Freinet pose le postulat suivant : L’élève ne retient bien que ce dont il a besoin. D’où la nécessité de partir de ses besoins, ses intérêts, ses sentiments, ses questions. De plus, il ne redoute pas l’effort lorsqu’il est motivé pour apprendre.

C’est donc de l’expression libre des enfants que vont naître leurs questionnements et déclencher leurs apprentissages.

Des exemples de démarches :

  • Le « Quoi de neuf ? » :
    Le « Quoi de neuf ? » permet une continuité entre la vie de l’enfant et de l’élève, aide à mieux connaître ses camarades et favorise ainsi la confiance et la cohésion au sein du groupe.
    C’est un espace de parole accordé aux élèves. Souvent, ils s’inscrivent à cet espace de parole en arrivant le matin, souvent le lundi. Puis un responsable du temps et un responsable de la parole organisent ce temps de parole (15 à 20 min en moyenne, au total). Les élèves parlent de ce qu’ils souhaitent : ils racontent un événement vécu hors de l’école, présentent un objet, un livre, une chanson… Les autres écoutent puis posent des questions.
    De ces prises de paroles peuvent naître des questionnements qui feront l’objet de recherche individuelle ou collective, lanceront la classe sur un sujet d’étude, seront consignées dans un journal… ou n’iront pas plus loin.

Quoi de neuf

  • Le dessin libre : En permettant aux enfants de dessiner souvent et sans contrainte, ils laissent libre cours à leur imagination. On peut y lire leurs représentations du monde et y voir apparaître les premières lettres, les premiers mots, les premiers symboles. C’est une étape préalable à l’écriture et à la symbolisation.

dessin flechesdu dessin vers l'écritureDessins d’élèves de Grande Section

  • Le texte libre : Les élèves sont invités à écrire quotidiennement sur le sujet de leur choix et dans des registres variés (récits réels ou imaginaires, compte-rendus, poésie…). Pour pouvoir être lu et compris, ils seront amenés à découvrir et employer des éléments de grammaire et d’orthographe.
  • Les créations mathématiques : A partir de matériel ou d’une simple feuille de papier, d’outils géométriques et d’un stylo, les élèves inventent une production avec des chiffres et des formes géométriques. Les productions sont ensuite affichées et font l’objet d’une discussion, d’un débat entre élèves pour y chercher et y lire des données mathématiques. Ce peut être des notions géométriques, telles que la symétrie, ou numériques telles que les opérations. Elles peuvent ensuite être le point de départ d’une recherche collective ; être réinvesties librement ; ou faire l’objet d’exercices donnés par l’enseignant pour approfondir la notion.

Vidéo publiée sur la chaîne Youtube du Professeur Hervé.

  • La classe-promenade : une sortie dans les bois, au bord de la mer ou dans le quartier est riche d’observations, de questionnements et de collectes qui seront réinvestis et approfondis dans la classe. (Article suggéré: l’éducation dans la nature)

promenade hiverla promenade

 

 

Le point commun de ces exemples est de laisser créer l’enfant, et de faire naître en lui un besoin et une envie d’apprendre. Ce sont aussi des occasions de le laisser exprimer les représentations qu’il a dans chaque domaine de savoir. Alors, seulement, viennent les apprentissages scolaires « techniques » tels que grammaire, orthographe, calcul.

Parce qu’on a laissé naître un questionnement, ces apprentissages deviennent nécessaires et adaptés aux besoins et aux capacités de l’élève.

Partir des créations libres des enfants nécessite une excellente maîtrise disciplinaire de la part de l’enseignant pour savoir y lire une notion sous-jacente et rebondir.

La communication : donner du sens aux apprentissages

La réalisation de projets personnels et collectifs est source de motivation car elle donne du sens aux apprentissages. Cette motivation est d’autant plus grande quand il s’agit de présenter sa création et de la communiquer aux autres.

Il est naturel de vouloir partager sa pensée. Raconter et écrire pour être lu est source de motivation et de grande fierté, d’autant plus quand cette pensée est diffusée au-delà de la famille et de l’école.

Des exemples de démarches :

  • La correspondance scolaire : Les élèves échangent de façon individuelle et collective avec d’autres classes. Cet échange de lettres, de colis ou de dessins les motive à lire, les pousse à écrire lisiblement, et permet la comparaison des milieux et des expériences avec d’autres enfants.

correspondance

  • Le journal scolaire: Il regroupe des écrits d’élèves de nature diverse. Il est diffusé dans l’école, les familles et entre écoles.

Le tâtonnement expérimental : un processus naturel d’apprentissage

Le tâtonnement est un processus naturel d’acquisition.
L’apprentissage du langage oral ou de la marche en est un exemple frappant.

Le processus a été théorisé par Freinet :

  1. L’enfant fait de multiples essais, qui le conduisent à une première réussite.
  2. Il répète ensuite cette première réussite pour qu’elle devienne un automatisme, dans un souci d’économie et de sécurité.
  3. Ce nouvel automatisme devient alors le point de départ pour de nouvelles conquêtes, de nouveaux essais.

Entre prudence et audace, l’enfant se sécurise en répétant ce qu’il maîtrise et, dans le même temps, il tente de nouveaux essais.

Agir permet de comprendre. Au fur et à mesure des expériences tâtonnées, c’est la compréhension de ses actions et leurs effets qui guidera l’enfant.

Selon Freinet, un apprentissage est véritable s’il est le résultat de notre expérience. Et cette expérience, ce processus de tâtonnement demande du temps. Le risque pour l’enseignant serait de vouloir réduire le temps de tâtonnements et d’expériences dans un souci d’économie d’efforts et de gain de temps, ou de donner le résultat de l’expérience sans laisser expérimenter.
Or cela serait priver l’élève du processus naturel d’apprentissage qui permet de comprendre (et pas seulement d’appliquer) et ancre les acquisitions dans le long terme.

Le tâtonnement est une démarche naturelle d’apprentissage qui respecte :

  • le rythme de l’enfant
  • ses intérêts
  • ses capacités

Laisser les élèves tâtonner, expérimenter, c’est aussi leur permettre de vivre des sensations de réussite, qu’ils ne connaîtraient pas si on leur donnait le résultat de l’expérience sans les avoir laissé chercher. Ils développent ainsi leur confiance en eux.

Des exemples de démarches :

  • Des ateliers tels que le coin peinture, le coin bricolage, le coin transvasement ou, à défaut d’espaces délimités, des boîtes qu’on déplace (expériences scientifiques, jeux, dessins…).

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La coopération : une organisation de la classe au service des apprentissages

En pédagogie Freinet, l’organisation est nécessairement coopérative :

  • Coopération dans les apprentissages : Les élèves apprennent en se confrontant à la pensée des autres et en s’entraidant. L’enseignant est une ressource parmi d’autres.

  • Coopération dans la vie de la classe : La classe s’organise en se répartissant des responsabilités (ex : distribuer la parole lors du Quoi de neuf) et en élaborant ensemble des règles de vie et de travail.

Des exemples de démarches :

  • Le conseil hebdomadaire des enfants: c’est un espace de parole au service de la gestion des projets et de la vie coopérative.

La posture de l’enseignant

On peut considérer comme contradictoire le fait d’associer les mots « méthode » et « naturelle ». En pédagogie Freinet, permettre aux enfants d’apprendre de façon naturelle relève davantage d’une posture de l’enseignant et d’une conception spécifique de l’apprentissage, plus que d’une méthode que l’on suit pas à pas.

Le rôle de l’enseignant est de rendre possible la démarche d’apprentissage propre à chaque enfant.

Comment ?

  • Encourager: L’enseignant s’avère d’un grand soutien à l’élève quand il choisit de l’accueillir tel qu’il est, de s’émouvoir, s’émerveiller, être présent, écouter, encourager.
  • Agir sur le milieu : L’enseignant enrichit le tâtonnement expérimental des élèves en leur permettant d’évoluer dans un milieu riche et de réaliser des projets authentiques, personnels et collectifs.
  • Accompagner : L’enseignant apporte son aide quand elle est sollicitée. Il permet des prises de conscience en organisant, par exemple, des temps de confrontation aux autres et des temps de bilan. Il peut rebondir sur les créations libres pour faire émerger une notion. Il accompagne la réalisation des projets en fonction des besoins.
  • Lâcher prise : L’enseignant accepte de ne pas tout contrôler et d’accueillir l’imprévu.
  • Se former:  Avec la Méthode Naturelle, il ne s’agit pas pour l’enseignant de laisser les enfants livrés à eux-mêmes et de s’effacer complètement. Il cherche sans cesse à développer ses compétences didactiques et pédagogiques pour amener ses élèves à construire des apprentissages solides et à développer un pensée libre et critique.

La Méthode Naturelle à 100 % ?

Ou la construction des langages à l’école du 3ème type

La méthode naturelle est séduisante mais est-elle réaliste pour tous les apprentissages ?
Peut-elle suffire ?
Dans tous les domaines, les fichiers d’exercices auto-correctifs semblent être une pratique courante parmi les enseignants Freinets. Ils servent à systématiser les acquis découverts et à pallier le caractère aléatoire des démarches Freinet en s’assurant ainsi de couvrir le programme.

Une approche différente

Bernard Collot, instituteur retraité d’une classe unique rurale et militant du mouvement Freinet, a créé « l ‘École du Troisième Type ». Celle-ci prolonge, va « jusqu’au bout » de la logique des pédagogies actives dont celle de Freinet : c’est une école sans programme, sans leçon, sans emploi du temps.

Voici ce qu’il en dit: « Nous avons fondé l’école du 3ème type sur la construction des langages plutôt que sur les apprentissages, ce qui revient à se préoccuper en premier de la construction, de l’évolution et de la complexification des outils neurocognitifs qui permettent la compréhension du monde, l’être et l’agir dans ce monde (ou ces mondes suivant les langages utilisés). »

Les élèves y apprennent de manière informelle dans un espace pré-organisé sous forme d’ateliers tels que l’atelier peinture, l’atelier science, l’atelier mathématique, l’atelier son ou encore l’atelier marionnette.
Ils n’y apprennent pas des savoirs formalisés et prédéterminés par l’enseignant, mais ils y découvrent, pratiquent et enrichissent le langage oral, le langage écrit, le langage mathématique, le langage scientifique et les langages artistiques.

Ces langages sont des pouvoirs qui leur donnent accès au monde. Tout comme pour l’apprentissage du langage oral, les enfants sont entourés de personnes les pratiquant, des enfants de différents âges qui utilisent ces langages à un niveau différent du leur. C’est ainsi que naît l’envie de les apprendre.

Bernard Collot définit le rôle de l’enseignant dans ce type d’école : « J’ai écrit un jour que le temps de l’enseignant devrait être partagé en trois temps : un tiers pour l’observation, un tiers pour agir sur la structure du système vivant de sa classe et le maintenir efficient pour que naissent et se réalisent tous les projets, un tiers pour l’écoute… et le reste pour la pédagogie. Et ce n’était même pas provocateur. »

Pour résumer

La Méthode Naturelle d’apprentissage est propre à chacun : elle permet à l’enfant d’apprendre en tâtonnant à son rythme, en fonction de ses intérêts, de ses besoins et des capacités, dans un environnement riche, ouvert et coopératif.

La pédagogie Freinet se centre sur l’enfant en visant son émancipation. Elle sert un projet global de société : permettre aux élèves de devenir des citoyens créatifs, autonomes et responsables.

Et vous, avez-vous déjà essayé des outils ou des principes de la pédagogie Freinet ? En aviez-vous déjà entendu parler, et si oui, quelle est votre expérience ou avis sur le sujet ?

Je serai ravie de lire vos commentaires, je les lis toujours avec plaisir et avec attention.

Cécile

Sources :

– La Méthode Naturelle, tome 1, L’apprentissage de la langue, Célestin Freinet, 1968
–  Vidéos de classes sur le Site de l’ICEM
– Article en ligne : Réflexion sur la méthode naturelle, J.Michel Mansillon, Groupe Départemental 06

– livre : Chroniques d’une Ecole du Troisième Type, tome 1, Bernard Collot, 2013
Le blog de Bernard Collot
– Article en ligne: Apprentissages formels et informels, Bernard Collot
Un site de partage pour les écoles du Troisième Type

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